Le roman de Renard

juin 22, 2008

1.Savoir comment et où regarder (1.1)

Sirotant un café, Bernard consulte divers dossiers que sa secrétaire vient de lui laisser lorsqu’un téléphone cellulaire, sur son bureau, se met à vibrer et à émettre une mélodie de Beethoven, massacrée par cet instrument inapproprié. Il s’en empare rapidement et appuie sur la touche pour le contraindre au silence, ouvrant ainsi une porte sonore vers un lieu autre.

— Bernard Langlais à l’appareil.
— Bonjour, c’est Renard.
— …
— Ça va?
— Plaît-il? réponds finalement le patron d’un ton acerbe après deux secondes d’attente. De plus en plus, ses yeux noirs et ternes s’enluminaient sous ses lunettes de lecture. La bête se réveillait.

À force de pratique, l’autre bête s’était parfaitement mis en bouche son mensonge :

— Je ne me sens pas très bien ce matin, je vais prendre congé aujourd’hui… question de voir si ça n’pourrait pas aller mieux demain…
— Très drôle, répond dare-dare le dirigeant, antidote à la joie de vivre. Rapportez-moi un billet médical en bonne et due forme demain matin, sans faute.
— J’me rends à la clinique tout de suite, rétorque Renard, cela dit en regardant sa montre tandis qu’il ouvre son logiciel de courriel sur son ordinateur portable.

Après avoir inondé son supérieur de quelques salutations de convenances, il raccroche, se demandant si Kevin, son ami médecin, métissé entre l’Afrique et le Québec, est disponible pour l’heure du lunch. Quelques secondes lui suffisent pour écrire un petit mot, une invitation à manger au repaire habituel, sachant très bien que celui-ci consulte ses courriels à la moindre occasion.

Le duo se retrouvait souvent dans ce resto et, peu importe que ce soit ou le jour ou le soir, l’éclairage était toujours tamisé. Ils se sentaient attirés par ce capharnaüm haut en couleur de terre, aménagé essentiellement de banquettes séparées par des panneaux. Il y avait bien au fond une section — éternellement vide — pour les réceptions avec de grandes tables, mais on aurait cru que la vocation première du restaurant encourageait les rencontres à deux, quatre au maximum. N’importe qui pouvait se cacher ici : l’amoncellement des plantes de toutes sortes, des fougères et fleurs en pot garantissaient l’anonymat.

— Oui, un café pour moi, répond Renard à Ginette, la serveuse d’un âge vénérable pour cette profession, s’écrasant comme un pacha dans la banquette en cuir véritable.
— T’es pas mieux que mort, crapule, lance Kevin, en mimant de le tuer avec une arme invisible. Si je ne le fais pas tout de suite, c’est Big Brother qui va t’écrabouiller, te réduire en une matière si fine qu’il va la mélanger à sa coke lors des soirées mondaines pour faire durer le plaisir. Si j’étais toi, j’partirais à l’autre bout du monde pour pouvoir profiter des années qu’il me reste…
— Lâche ça! réplique le roux, en le prenant par le poignet et en le retournant, comme pour l’immobiliser.

Après s’être dégagé, d’un air taquin Kevin lui jette :

— J’comprends quand même ton patron d’être toujours sur ton dos, t’es tellement indiscipliné, paresseux et inconstant. J’me demande même pourquoi il t’a engagé.
—Parce que j’suis le meilleur…

Cette réplique, que seul Kevin peut entendre, car Renard s’interdisait de penser tout haut de cette manière devant toute autre personne, résultait d’une thérapie hautement personnelle pour acquérir une certaine confiance en lui. Dire franchement qu’il se croyait le meilleur l’affranchissait pendant quelques secondes de son sentiment d’impuissance et lui permettait d’espérer un jour vraiment y croire.

Comme souvent, la conversation bifurque du côté du patron de Renard. Dans la quarantaine tardive, Bernard dégageait une assurance disproportionnée, une complaisance envers sa personne qui transformait son charme naturel en une sorte d’agression. Petit de taille, il n’en laissait rien transparaître, trop occupé à repousser l’œuvre machiavélique du temps qui l’enrobait de plus en plus d’une couche adipeuse malgré son abonnement dans un centre de conditionnement physique. Il conservait presque indemnes les vestiges de la chevelure compacte de ses vingt ans, il n’y avait que quelques cheveux blancs et quelques ridules pour dévoiler la vérité.

Pour le rouquin, avis qu’il partageait unanimement avec les autres employés du bureau, il incarnait le parfait spécimen du demi-dictateur, assoiffé de pouvoir et frustré de ne pas en avoir plus; donc, très zélé quant aux plus infimes détails concernant son entreprise qu’il menait à bon port, quoique maladroitement. Empreint du souvenir douloureux de ses débuts dans le métier où la peur de tomber était omniprésente, ce qui le rendait impitoyable face à ses compétiteurs, il devint rapidement un pigiste ultra demandé jusqu’à ce qu’il embauche son premier employé tellement il avait de contrats; et puis un deuxième, un troisième, etc., les confondant par un réflexe malsain avec la concurrence. Et, transformé en patron par la force des choses, tandis qu’il montait son affaire, engageant de plus en plus d’employés, la grâce du sentiment de pouvoir le transporta, car il pouvait l’utiliser à son profit pour rabaisser les autres : sans aucun doute par ressentiment de la violence corporelle et verbale qu’il subissait de ses parents durant son enfance, surtout de la part de son père. En conséquence de quoi, les fluctuations de son humeur conduisaient à des règlements souvent absurdes, ce qui rendait l’atmosphère maussade au bureau pendant plusieurs mois. Par exemple, il chargeait les graphistes de ramener un contrat par mois pour prouver leur foi en l’entreprise. Tous savaient très bien que d’autres, spécialistes des relations publiques, s’occupaient de tout cela dans la boite avec brio et que certains graphistes, pères de famille, se gardaient des contrats externes pour faire des revenus supplémentaires afin de boucler les fins de mois difficiles. Et tous étaient d’accord pour dire que la décision de prendre un boulot de neuf à cinq dans un bureau était pour fuir la précarité de la pige et cesser d’angoisser à propos de la recherche de contrats. Alors, ce monsieur Moins-que-rien venait chambouler tout le système et leur semblant de bonheur si durement gagné s’écroulait comme un château de cartes. Moralement, ces coups bas leur faisaient extrêmement mal et les plus sensibles en faisaient même des cauchemars. Renard est un de ceux-là :

— J’ai rêvé que j’étais un Ninja et que je marchais dans un château. À un moment donné, j’me suis retrouvé devant une immense porte en pierre et quand j’ai voulu toucher la poignée, une voix d’outre-tombe m’a demandé de dire mon nom. Je l’ai dit et la porte s’est ouverte. Deux gardes m’ont saisi et, devant moi, il y avait un géant avec la tête de Bernard Langlais. Ses vêtements étaient faits avec plein de femmes nues, attachées ensemble par les poignets et les chevilles. Il m’a demandé si je comprenais pourquoi il était vêtu comme ça. Je lui ai répondu que non. Il m’a expliqué qu’avec sa taille, aucun tissu ne pouvait le tenir au chaud : la chaleur humaine le pouvait, et il trouvait ça très beau. Le seul problème, c’était très fragile : à chaque fois qu’il s’accrochait quelque part, une ou plusieurs femmes étaient blessées ou mouraient et il devait les remplacer. Il n’y avait presque plus de femmes disponibles et il m’a ordonné de partir le lendemain lui en chercher d’autres dans un village voisin. Les gardes m’ont fait enfiler un bracelet qui servirait à me suivre à la trace et m’ont enfermé dans une chambre pour la nuit.

Après avoir avalé une gorgée d’eau, il continue :

— Ce rêve était trop réel! J’en ai la chair de poule rien qu’en y repensant. Regarde! dit-il en remontant sa manche et en montrant ses poils rebroussés sur son avant-bras.

Suspicieux, Kevin passe rapidement sa main sur la pointe des poils tandis que Renard poursuit son histoire :

— Je voulais m’en sortir, avec mon épée, j’ai cassé le bracelet. J’me suis faufilé en dehors de ma chambre, je ne me souviens plus trop comment! J’me suis retrouvé comme par magie devant l’immense porte et je suis entré dans la pièce sans résistance. Le géant était là : il dormait tout nu près d’un immense feu de foyer. J’ai planté mon épée directement dans sa veine jugulaire, j’ai fait un grand trou, et il ne s’est même pas réveillé! J’suis entré, m’agrippant aux parois de la veine à tâtons pour me rendre au cœur, et j’entendais le battement de plus en plus fort à mesure que j’avançais. Alors, j’ai senti par la force de la pression que j’étais tout près et j’ai déchiqueté le cœur avec ma lame, il s’est arrêté. Quand j’suis sorti, j’ai entendu des cris de femmes. J’ai suivi les cris en nageant dans le sang du géant vers une partie de la chambre en retrait et j’ai découvert l’immense cage où elles étaient prisonnières pendant la nuit : le niveau du sang montait et risquait de les noyer. J’ai réussi à ouvrir la serrure de la porte avec mon épée. Je les avais libérées, mais, malheureusement, toutes les portes et les fenêtres de la chambre résistaient; en plus, le sang continuait de monter même s’il recouvrait totalement le géant. Quand j’ai eu la tête appuyée au plafond, j’me suis retourné de tous les côtés et j’ai vu autour de moi une quantité incroyable de visages de femmes qui pleuraient, dans un éclairage rouge. C’était trop intense, j’me suis réveillé à ce moment-là en sursaut.

Le regard en billes, Renard porte son verre d’eau à ses lèvres et essuie son front qui perlait.

— Oh la la! dit Kevin. Ça devait être très réel, tu t’es quand même souvenu de beaucoup de détails.

En effet, s’il avait su que ce rêve constitue en quelque sorte une ébauche de son destin, il aurait analysé ces détails à un autre niveau. Mais la lecture qu’il peut en faire à ce moment ne concerne que ses sentiments haineux envers son patron qui avaient pris corps dans ce scénario cauchemardesque. Cette interprétation tient bien la route pour lui; il peut s’en satisfaire. Et de le raconter à son ami a aussi contribué à évacuer la tourmente. Heureusement pour son confort psychologique, il ne se doutait pas que plusieurs éléments symboliques de ce rêve prendraient forme plus tard dans la réalité, et d’une manière tellement différente qu’il ne pourra faire les liens qui s’imposent.

Les deux amis continuent de déguster leurs repas tout en parlant de choses sans importance, comme pour contrer la charge émotive de la discussion sur Bernard Langlais. Ils savent tous deux qu’un trop-plein de bavardages calomnieux au sujet de cet individu risque de rendre Renard complètement enragé et qu’il pourrait par la suite mettre en péril sa sécurité financière par un coup de tête. Malgré tout le négatif qu’il peut en penser, il se plaît bien dans cette boîte et désire y rester le plus longtemps possible. Rien n’est parfait dans ce monde et il peut tout à fait passer outre cette zone grise. Question de perspectives.

Après avoir épuisé les généralités, les deux amis scrutent les environs en mâchouillant. Renard brise le silence :

— Et puis, y’a quelques profils intéressants à l’horizon?

En guise de réponse, son ami lui adresse un regard furtif tandis que son sourire perd de sa vigueur.

Comme tant d’autres, Kevin Lumumba est dépendant des réseaux de rencontre sur le cyberespace. Il est homosexuel et, tout comme la majorité des gens célibataires, les histoires sans lendemain sont son lot, son calvaire, sa plaie d’Égypte personnelle. Ayant entamé la trentaine depuis peu (tout comme le renard), bel homme n’ayant plus de temps à perdre, il fonde tous ses espoirs sur ce moyen impersonnel, car il n’apprécie plus depuis longtemps la promiscuité et la chaleur étouffante des boîtes de nuit; et surtout, parce qu’il déteste aborder les hommes gratuitement de vive voix. Le pire, quand il se sent la proie d’un autre, il se transforme en congélateur et se ferme tout simplement pour partir seul chez lui se réchauffer.

Après s’être adonnés à la traditionnelle conversation avec le patron-cuisinier du resto, ils payent l’addition et sortent dans la rue pour se diriger vers leurs automobiles respectives. Renard fit une chaude accolade à son ami, ajoutant qu’il apprécie tout le bien qu’il lui fait en écoutant son récit interminable. Kevin acquiesce de la tête.

Lorsque Renard ouvre la portière de sa voiture, il se souvient avoir oublié quelque chose de très important. Par chance, la voiture de Kevin n’est pas loin de là et Renard croit avoir le temps de le rattraper en courant. Il aperçoit de loin la voiture bleue qui démarre tranquillement, et il sprinte pour frapper d’un coup sec le coffre arrière. Kev entend le choc, freine brusquement, et le rouquin entre en collision avec le bolide, bang! Un peu sonné, il s’installe sur le siège du passager.

— J’pense que je sais ce que t’as oublié, lance le basané.
— La raison pour laquelle, entre autres, j’voulais te voir aujourd’hui, poursuit Renard.

Et il continue en empruntant un accent mitoyen entre l’amérindien et le créole :

— C’est le Grand Manitou qui exige ce parchemin demain à l’aube pour ne pas déterrer la hache de guerre.

Pendant qu’il déblatère, Kevin ouvre déjà sa mallette, sort calmement un calepin et un crayon.

— Pour quelle raison aujourd’hui? Toux carabinée, sinusite rapace ou fièvre affreuse! déclame le médecin. Le choix est pour Monsieur!

Renard lui répond que cela est sans importance, qu’il lui faut seulement une raison acceptable pour une petite maladie d’un jour, qu’il ne peut pas prendre plusieurs jours de congé, car les finances, c’est comme le bon pain chaud, ça disparaît rapidement!

Son faux billet à la main, il remercie Kevin chaleureusement. Alors qu’il s’apprête à sortir de la voiture, son principal et seul confident digne de cet honneur lui pose la question interdite :
— Pourquoi est-ce que tu n’veux pas aller travailler aujourd’hui?

Fidèle à son secret, Renard le regarde avec un grand sourire mécanique, qui lui donne l’air d’une poupée vaudou, d’une copie miniature de lui-même, et murmure :

— Comme d’habitude, c’est top secret!

Kevin a perdu espoir depuis longtemps devant l’éternel mutisme de son ami. Il a épuisé toutes ses cartes, utilisé tous les stratagèmes possibles, fait du chantage sans succès. Planté profondément sur une question sans réponse, comme un balancier de métronome, il oscille dangereusement entre la peur et l’envie.

juin 19, 2008

Protase

Classé dans : littérature — renartleveille @ 5:19
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Un homme est couché sur le dos. Il dort d’un sommeil inquiet, car il ne comprend pas pourquoi quelqu’un a créé ce qui se trouve à côté de lui. C’est qu’à sa gauche, sur un meuble de chevet, il y a une feuille blanche un peu froissée. Si on pouvait la retourner, on pourrait y lire :

Dans la position du mort en son cercueil qui ne l’est pas
Regarde le champ de fleurs qui se poursuit jusqu’à l’horizon
Il y aura quatre plateaux de formes diverses représentant toi
Voilà la raison qui se cache derrière un semblant de trahison

Un autre homme est aussi couché, mais celui-là sur le ventre. Sous sa tête, il y a une flaque de sang, un cercle pourpre. Au-dessus de lui, ce même sang coule tranquillement sur une surface blanche.

Ils se trouvent à différents endroits, à différents moments, mais étroitement liés.

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