Le roman de Renard

septembre 27, 2008

1.2

Arrivé chez lui, Renard a un peu de temps à tuer avant de partir pour son rendez-vous qui lui coûte une journée de salaire. Ne sachant trop que faire, assis dans sa salle à manger, le pouce appuyé sous le menton, ses quatre doigts disponibles en éventail, il regarde fixement le mur devant lui. Perdu dans sa contemplation, il n’y a que l’instant qui le soumet, empêchant l’externe de l’atteindre, reléguant momentanément son grand projet aux oubliettes.

En accord avec ses réflexions et ses valeurs, il consultait peu ou rarement les médias d’information, car tout ça lui brisait trop facilement le moral, et il avait peur de devenir insensible à force d’être confronté au malheur. Donc, il trouvait logique, et aussi absurde, que la majorité des gens, malgré leur connaissance de ce qui ne tourne pas rond dans ce bas monde, ne se soulèvent pas, que rien ne change, qu’aucun vent de révolution ne puisse les faire se lever de leur fauteuil. L’Improbable Croisade Du Changement. L’Utopique Réveil Du Nombre. Que cessent enfin les luttes qui démembrent l’Humain. Ce vain espoir souvent le chagrinait et, depuis qu’il avait l’âge de raisonner, il constatait que son propre patronyme était incongru pour cette raison : Sanschagrin, aussi bien nommer une brebis un loup!

Par contre, son prénom le rendait assez fier : Renard, animal superbe au pelage feu de brousse. Sa mère, à l’âme d’artiste, lui avait déniché ce prénom zoologique — malgré les réticences de son père — parce qu’il arborait déjà à sa naissance une touffe de cheveux d’un roux tendre. Bien que le roux pour un homme soit souvent perçu comme une malédiction dans ces contrées où le brun et le blond ont la cote majoritaire (surtout durant l’enfance où on le comparait trop souvent à une carotte), Renard était parvenu dès l’âge adulte à se complaire de son état capillaire après s’être adonné à l’adolescence au travestissement à l’aide de la teinture. Même qu’il le percevait maintenant comme un don du ciel, une marque d’originalité; ce qui pour lui le rendait encore plus unique, plus lui-même, moins semblable… N’empêche que le reste de sa personne se confondait dans la masse : ni grand, ni petit, et comme plusieurs souffrant d’un léger problème d’embonpoint (les circonstances de son sevrage de nicotine le poussaient depuis quelque temps à s’organiser des surprises-parties auprès du réfrigérateur entre les repas).

Sortant de sa torpeur, d’un pas lent, il se dirige vers la salle de bains. Alors qu’il se nettoie les mains, son regard oscille entre le désir de considérer son propre visage ou de veiller à la bonne marche de son toilettage. Les mains propres, il s’asperge le visage et, après s’être essuyé avec une serviette, étudie ce que la glace lui renvoie. La perception de son reflet fluctuait selon son humeur, mais elle était généralement bonne. Sept sur dix.

Comme les gens aiment bien faire des rapprochements physionomiques, on lui trouvait des ressemblances avec des personnalités diverses dont il ne parvenait pas toujours à décortiquer le sens; c’était selon : des beautés ou des laiderons se mélangeaient au gré des saisons. Souvent, Renard pouvait se sourire à lui-même et apprécier ce qu’il voyait. Paradoxalement, il était convaincu qu’en vérité son apparence était moins que passable, car il croyait son jugement trop optimiste et, toujours, lorsqu’il apercevait un homme beau à ses yeux, un sentiment de dénigrement total l’inondait, comme si quelqu’un lui plongeait la tête de force dans un lac glacial.

Se dégageant de l’envoûtement du miroir, il se dirige vers sa chambre, l’antre du désir et du répit. Il s’installe dans son lit, sur le dos, les bras en croix. L’œil gauche à peine entrouvert, il fixe l’ampoule nue au plafond, observant attentivement les formes évanescentes que crée son liquide lacrymal, ainsi accumulé entre les cils. Chaque mouvement de sa paupière, même très subtil, organise le flux lumineux selon des arabesques changeantes, et il tente en vain de retenir le plus longtemps possible celles qu’il trouve belles.

Renard avait hérité de sa mère son côté bohème, lyrique, expressif. Par contre, son héritage paternel était beaucoup plus difficile pour lui à concilier : son père était plus méthodique, cartésien. Le rouquin avait retenu sa majoritaire absence et son regard fatal lorsqu’il était présent, trop souvent à la main lourde de conséquences pour son arrière-train. Cela lui avait donné tout au long de sa jeune vie une raison d’être différent, un mutin, afin de fuir le legs de cet homme comme on fuit la lèpre. Et, pour toutes ces raisons, il avait beaucoup de difficulté à accorder la gamme de son tempérament éclaté, s’écartant du problème le plus possible, se réfugiant souvent dans un statu quo malsain.

Son corps répondant à l’agitation de sa conscience, il se recroqueville comme un fœtus, retrouvant instantanément ses années d’études en art visuel, ce qui est loin de le mener vers des pâturages plus verdoyants.

Avec courage et passion, mené par la fougue du début de l’âge adulte, il avait opté pour une carrière d’artiste professionnel : expositions, concours, bourses; un salaire misérable jusqu’à une possible consécration — qui risquait fort d’arriver après sa mort, si cela devait arriver! —, mais une vie consacrée à l’art avec un grand A, pour lui, ça pouvait compenser. Cette volonté d’être plutôt heureux que riche lui demandait beaucoup de courage et la passion était le seul moteur possible. Le problème, c’est que même dans ce milieu soi-disant ouvert il se sentait comme un extra-terrestre sur la mauvaise planète. Sanschagrin avait sans aucun doute du talent, mais trop peu de désir de comprendre le fonctionnement et les rouages du métier, car c’est bien d’un métier dont il s’agit; et bien qu’il mit beaucoup d’efforts et considérablement de temps, tant dans la mise en chantier de ses œuvres que dans la réflexion propre à sa démarche, la réticence de ses professeurs et des étudiants devant ses idées hors normes et sa quête d’originalité eut finalement raison de lui. Il abandonna tout avant la fin de ses études universitaires pour bifurquer vers le graphisme, autre domaine qui l’intéressait. Il préférait accepter d’être une vraie pute que de se déguiser autrement et en être quand même une, ne voulant pas adhérer à un système qui ne voulait l’intégrer qu’à la condition de faire exactement ce qu’on attendait de lui.

Le renard ouvre franchement les yeux, s’installe en position assise, et projette son regard autour de lui. Les murs de sa chambre sont recouverts d’une tapisserie étrange composée de feuilles de journaux découpées en lanières, dont il avait gardé une bande d’environ trois centimètres intacte pour pouvoir les accrocher avec deux punaises, tout cela reposant également sur des pages de journaux entières recouvrant toute la surface. Que des pages en noir et blanc. Le résultat est très texturé pour l’œil et le simple va-et-vient dans la chambre provoque un mouvement de la tapisserie. Renard se disait qu’il avait réussi à poétiser le texte journalistique. Les rares visiteurs qui ont pu voir cette chambre en ont été perplexes, et encore plus rares sont ceux qui ont posé des questions.

Il avait élaboré d’autres projets avec cette idée de la tapisserie de papiers journal. Un de ceux-là consistait à reproduire exactement l’installation des murs de sa chambre dans une galerie d’art et de simplement ajouter au centre de la pièce un jerricane d’essence et une boîte d’allumettes. Un autre projet consistait à recréer une cuisine dans une galerie, mobilier inclus, et de tout recouvrir de ce papier. Or ces deux idées d’oeuvres, qui s’inscrivaient dans des projets d’expositions plus complexes, furent rejetées et Renard cessa d’envoyer des dossiers aux galeries d’art par la suite.

Effectivement, son amour-propre piquait dangereusement du nez quand quiconque n’abondait pas dans le même sens que lui. Difficile pour un artiste de déposer ses viscères sur un plateau d’argent et de les voir ainsi malmenées, écrabouillées et assaisonnées à la sauce d’autrui. Empathique de nature, le renard recevait les bémols et les arguties des autres comme des taloches qui le blessaient personnellement.

Cette réclusion fut la pierre angulaire de son choix de vie. Il se devait de se retirer pour cultiver son jardin d’Éden, élever des remparts, se constituer des forces herculéennes pour ne plus se faire imposer quoi que ce soit. Trouver la voie. Sa voix.

Son entrée dans le monde du graphisme constituait pour lui une manière comme une autre d’arriver à ses fins. En reportant ses ambitions artistiques à plus tard — du moins au niveau de son statut —, sans pour autant les réprimer, il n’aurait dorénavant aucun choix à faire sur le contenu de son travail, mais pourrait exploiter ses talents d’esthète en attendant d’être fixé. Un bon salaire, une bonne part de créativité : art et affaire, quel bon ménage! Avant qu’il ne puisse être en mesure de s’imposer, à quoi bon demeurer dans un domaine prétendument intègre où le nombre de contacts et le rayonnement social — et même souvent seulement un beau petit cul — l’emportaient sur l’investissement de soi et l’authenticité? Il savait bien que c’était partout pareil dans cet univers ultra compétitif, mais il avait osé croire que ce serait différent en art visuel : la découverte de tellement de génies après leur mort aurait dû changer la mentalité du milieu avec le temps. Dans le cocon de sa naïveté, il avait eu l’audace de penser que maintenant on cultivait le génie dans les écoles d’art et non des clones de moutons. Il n’avait jamais voulu faire comme les autres et maintenant qu’il faisait pour d’autres, sa responsabilité ne dépassait pas les heures de bureau. Comment il occupait son temps en dehors ne concernait que lui…

*

La veille, Renard était sorti de chez lui dans la nuit avec un sac. Montréal brillait comme un sapin de Noël déglingué. Il se rendit jusqu’à la rue Ontario et s’installa tout près d’un mur en bois qui bloquait l’accès à un édifice en construction. Le mur était jonché d’affiches. De son sac, il avait sorti un pot rempli de colle et un pinceau moyen. Comme il l’avait fait pour sa chambre, son sac contenait des feuilles de journaux découpées en lanières. Il aurait pu recouvrir le mur au complet de ces feuilles, mais il voulait faire autrement cette fois-là et il avait opté pour une accumulation qui créerait une touffe de papier en collant chaque feuille une par-dessus l’autre par la partie indemne, laissant le papier libre flotter au vent. Par chance, aucune patrouille de police ne passa par là pendant qu’il s’exécutait et il put tout faire en peu de temps, prenant une photo avec flash avant de partir. Au matin, avant d’appeler son patron, il y était retourné pour prendre une deuxième photo; et tous les matins suivants, il y retournerait, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de son œuvre par la force du vent et du hasard, qui deviendrait par transmutation une séquence photographique.

juin 22, 2008

1.Savoir comment et où regarder (1.1)

Sirotant un café, Bernard consulte divers dossiers que sa secrétaire vient de lui laisser lorsqu’un téléphone cellulaire, sur son bureau, se met à vibrer et à émettre une mélodie de Beethoven, massacrée par cet instrument inapproprié. Il s’en empare rapidement et appuie sur la touche pour le contraindre au silence, ouvrant ainsi une porte sonore vers un lieu autre.

— Bernard Langlais à l’appareil.
— Bonjour, c’est Renard.
— …
— Ça va?
— Plaît-il? réponds finalement le patron d’un ton acerbe après deux secondes d’attente. De plus en plus, ses yeux noirs et ternes s’enluminaient sous ses lunettes de lecture. La bête se réveillait.

À force de pratique, l’autre bête s’était parfaitement mis en bouche son mensonge :

— Je ne me sens pas très bien ce matin, je vais prendre congé aujourd’hui… question de voir si ça n’pourrait pas aller mieux demain…
— Très drôle, répond dare-dare le dirigeant, antidote à la joie de vivre. Rapportez-moi un billet médical en bonne et due forme demain matin, sans faute.
— J’me rends à la clinique tout de suite, rétorque Renard, cela dit en regardant sa montre tandis qu’il ouvre son logiciel de courriel sur son ordinateur portable.

Après avoir inondé son supérieur de quelques salutations de convenances, il raccroche, se demandant si Kevin, son ami médecin, métissé entre l’Afrique et le Québec, est disponible pour l’heure du lunch. Quelques secondes lui suffisent pour écrire un petit mot, une invitation à manger au repaire habituel, sachant très bien que celui-ci consulte ses courriels à la moindre occasion.

Le duo se retrouvait souvent dans ce resto et, peu importe que ce soit ou le jour ou le soir, l’éclairage était toujours tamisé. Ils se sentaient attirés par ce capharnaüm haut en couleur de terre, aménagé essentiellement de banquettes séparées par des panneaux. Il y avait bien au fond une section — éternellement vide — pour les réceptions avec de grandes tables, mais on aurait cru que la vocation première du restaurant encourageait les rencontres à deux, quatre au maximum. N’importe qui pouvait se cacher ici : l’amoncellement des plantes de toutes sortes, des fougères et fleurs en pot garantissaient l’anonymat.

— Oui, un café pour moi, répond Renard à Ginette, la serveuse d’un âge vénérable pour cette profession, s’écrasant comme un pacha dans la banquette en cuir véritable.
— T’es pas mieux que mort, crapule, lance Kevin, en mimant de le tuer avec une arme invisible. Si je ne le fais pas tout de suite, c’est Big Brother qui va t’écrabouiller, te réduire en une matière si fine qu’il va la mélanger à sa coke lors des soirées mondaines pour faire durer le plaisir. Si j’étais toi, j’partirais à l’autre bout du monde pour pouvoir profiter des années qu’il me reste…
— Lâche ça! réplique le roux, en le prenant par le poignet et en le retournant, comme pour l’immobiliser.

Après s’être dégagé, d’un air taquin Kevin lui jette :

— J’comprends quand même ton patron d’être toujours sur ton dos, t’es tellement indiscipliné, paresseux et inconstant. J’me demande même pourquoi il t’a engagé.
—Parce que j’suis le meilleur…

Cette réplique, que seul Kevin peut entendre, car Renard s’interdisait de penser tout haut de cette manière devant toute autre personne, résultait d’une thérapie hautement personnelle pour acquérir une certaine confiance en lui. Dire franchement qu’il se croyait le meilleur l’affranchissait pendant quelques secondes de son sentiment d’impuissance et lui permettait d’espérer un jour vraiment y croire.

Comme souvent, la conversation bifurque du côté du patron de Renard. Dans la quarantaine tardive, Bernard dégageait une assurance disproportionnée, une complaisance envers sa personne qui transformait son charme naturel en une sorte d’agression. Petit de taille, il n’en laissait rien transparaître, trop occupé à repousser l’œuvre machiavélique du temps qui l’enrobait de plus en plus d’une couche adipeuse malgré son abonnement dans un centre de conditionnement physique. Il conservait presque indemnes les vestiges de la chevelure compacte de ses vingt ans, il n’y avait que quelques cheveux blancs et quelques ridules pour dévoiler la vérité.

Pour le rouquin, avis qu’il partageait unanimement avec les autres employés du bureau, il incarnait le parfait spécimen du demi-dictateur, assoiffé de pouvoir et frustré de ne pas en avoir plus; donc, très zélé quant aux plus infimes détails concernant son entreprise qu’il menait à bon port, quoique maladroitement. Empreint du souvenir douloureux de ses débuts dans le métier où la peur de tomber était omniprésente, ce qui le rendait impitoyable face à ses compétiteurs, il devint rapidement un pigiste ultra demandé jusqu’à ce qu’il embauche son premier employé tellement il avait de contrats; et puis un deuxième, un troisième, etc., les confondant par un réflexe malsain avec la concurrence. Et, transformé en patron par la force des choses, tandis qu’il montait son affaire, engageant de plus en plus d’employés, la grâce du sentiment de pouvoir le transporta, car il pouvait l’utiliser à son profit pour rabaisser les autres : sans aucun doute par ressentiment de la violence corporelle et verbale qu’il subissait de ses parents durant son enfance, surtout de la part de son père. En conséquence de quoi, les fluctuations de son humeur conduisaient à des règlements souvent absurdes, ce qui rendait l’atmosphère maussade au bureau pendant plusieurs mois. Par exemple, il chargeait les graphistes de ramener un contrat par mois pour prouver leur foi en l’entreprise. Tous savaient très bien que d’autres, spécialistes des relations publiques, s’occupaient de tout cela dans la boite avec brio et que certains graphistes, pères de famille, se gardaient des contrats externes pour faire des revenus supplémentaires afin de boucler les fins de mois difficiles. Et tous étaient d’accord pour dire que la décision de prendre un boulot de neuf à cinq dans un bureau était pour fuir la précarité de la pige et cesser d’angoisser à propos de la recherche de contrats. Alors, ce monsieur Moins-que-rien venait chambouler tout le système et leur semblant de bonheur si durement gagné s’écroulait comme un château de cartes. Moralement, ces coups bas leur faisaient extrêmement mal et les plus sensibles en faisaient même des cauchemars. Renard est un de ceux-là :

— J’ai rêvé que j’étais un Ninja et que je marchais dans un château. À un moment donné, j’me suis retrouvé devant une immense porte en pierre et quand j’ai voulu toucher la poignée, une voix d’outre-tombe m’a demandé de dire mon nom. Je l’ai dit et la porte s’est ouverte. Deux gardes m’ont saisi et, devant moi, il y avait un géant avec la tête de Bernard Langlais. Ses vêtements étaient faits avec plein de femmes nues, attachées ensemble par les poignets et les chevilles. Il m’a demandé si je comprenais pourquoi il était vêtu comme ça. Je lui ai répondu que non. Il m’a expliqué qu’avec sa taille, aucun tissu ne pouvait le tenir au chaud : la chaleur humaine le pouvait, et il trouvait ça très beau. Le seul problème, c’était très fragile : à chaque fois qu’il s’accrochait quelque part, une ou plusieurs femmes étaient blessées ou mouraient et il devait les remplacer. Il n’y avait presque plus de femmes disponibles et il m’a ordonné de partir le lendemain lui en chercher d’autres dans un village voisin. Les gardes m’ont fait enfiler un bracelet qui servirait à me suivre à la trace et m’ont enfermé dans une chambre pour la nuit.

Après avoir avalé une gorgée d’eau, il continue :

— Ce rêve était trop réel! J’en ai la chair de poule rien qu’en y repensant. Regarde! dit-il en remontant sa manche et en montrant ses poils rebroussés sur son avant-bras.

Suspicieux, Kevin passe rapidement sa main sur la pointe des poils tandis que Renard poursuit son histoire :

— Je voulais m’en sortir, avec mon épée, j’ai cassé le bracelet. J’me suis faufilé en dehors de ma chambre, je ne me souviens plus trop comment! J’me suis retrouvé comme par magie devant l’immense porte et je suis entré dans la pièce sans résistance. Le géant était là : il dormait tout nu près d’un immense feu de foyer. J’ai planté mon épée directement dans sa veine jugulaire, j’ai fait un grand trou, et il ne s’est même pas réveillé! J’suis entré, m’agrippant aux parois de la veine à tâtons pour me rendre au cœur, et j’entendais le battement de plus en plus fort à mesure que j’avançais. Alors, j’ai senti par la force de la pression que j’étais tout près et j’ai déchiqueté le cœur avec ma lame, il s’est arrêté. Quand j’suis sorti, j’ai entendu des cris de femmes. J’ai suivi les cris en nageant dans le sang du géant vers une partie de la chambre en retrait et j’ai découvert l’immense cage où elles étaient prisonnières pendant la nuit : le niveau du sang montait et risquait de les noyer. J’ai réussi à ouvrir la serrure de la porte avec mon épée. Je les avais libérées, mais, malheureusement, toutes les portes et les fenêtres de la chambre résistaient; en plus, le sang continuait de monter même s’il recouvrait totalement le géant. Quand j’ai eu la tête appuyée au plafond, j’me suis retourné de tous les côtés et j’ai vu autour de moi une quantité incroyable de visages de femmes qui pleuraient, dans un éclairage rouge. C’était trop intense, j’me suis réveillé à ce moment-là en sursaut.

Le regard en billes, Renard porte son verre d’eau à ses lèvres et essuie son front qui perlait.

— Oh la la! dit Kevin. Ça devait être très réel, tu t’es quand même souvenu de beaucoup de détails.

En effet, s’il avait su que ce rêve constitue en quelque sorte une ébauche de son destin, il aurait analysé ces détails à un autre niveau. Mais la lecture qu’il peut en faire à ce moment ne concerne que ses sentiments haineux envers son patron qui avaient pris corps dans ce scénario cauchemardesque. Cette interprétation tient bien la route pour lui; il peut s’en satisfaire. Et de le raconter à son ami a aussi contribué à évacuer la tourmente. Heureusement pour son confort psychologique, il ne se doutait pas que plusieurs éléments symboliques de ce rêve prendraient forme plus tard dans la réalité, et d’une manière tellement différente qu’il ne pourra faire les liens qui s’imposent.

Les deux amis continuent de déguster leurs repas tout en parlant de choses sans importance, comme pour contrer la charge émotive de la discussion sur Bernard Langlais. Ils savent tous deux qu’un trop-plein de bavardages calomnieux au sujet de cet individu risque de rendre Renard complètement enragé et qu’il pourrait par la suite mettre en péril sa sécurité financière par un coup de tête. Malgré tout le négatif qu’il peut en penser, il se plaît bien dans cette boîte et désire y rester le plus longtemps possible. Rien n’est parfait dans ce monde et il peut tout à fait passer outre cette zone grise. Question de perspectives.

Après avoir épuisé les généralités, les deux amis scrutent les environs en mâchouillant. Renard brise le silence :

— Et puis, y’a quelques profils intéressants à l’horizon?

En guise de réponse, son ami lui adresse un regard furtif tandis que son sourire perd de sa vigueur.

Comme tant d’autres, Kevin Lumumba est dépendant des réseaux de rencontre sur le cyberespace. Il est homosexuel et, tout comme la majorité des gens célibataires, les histoires sans lendemain sont son lot, son calvaire, sa plaie d’Égypte personnelle. Ayant entamé la trentaine depuis peu (tout comme le renard), bel homme n’ayant plus de temps à perdre, il fonde tous ses espoirs sur ce moyen impersonnel, car il n’apprécie plus depuis longtemps la promiscuité et la chaleur étouffante des boîtes de nuit; et surtout, parce qu’il déteste aborder les hommes gratuitement de vive voix. Le pire, quand il se sent la proie d’un autre, il se transforme en congélateur et se ferme tout simplement pour partir seul chez lui se réchauffer.

Après s’être adonnés à la traditionnelle conversation avec le patron-cuisinier du resto, ils payent l’addition et sortent dans la rue pour se diriger vers leurs automobiles respectives. Renard fit une chaude accolade à son ami, ajoutant qu’il apprécie tout le bien qu’il lui fait en écoutant son récit interminable. Kevin acquiesce de la tête.

Lorsque Renard ouvre la portière de sa voiture, il se souvient avoir oublié quelque chose de très important. Par chance, la voiture de Kevin n’est pas loin de là et Renard croit avoir le temps de le rattraper en courant. Il aperçoit de loin la voiture bleue qui démarre tranquillement, et il sprinte pour frapper d’un coup sec le coffre arrière. Kev entend le choc, freine brusquement, et le rouquin entre en collision avec le bolide, bang! Un peu sonné, il s’installe sur le siège du passager.

— J’pense que je sais ce que t’as oublié, lance le basané.
— La raison pour laquelle, entre autres, j’voulais te voir aujourd’hui, poursuit Renard.

Et il continue en empruntant un accent mitoyen entre l’amérindien et le créole :

— C’est le Grand Manitou qui exige ce parchemin demain à l’aube pour ne pas déterrer la hache de guerre.

Pendant qu’il déblatère, Kevin ouvre déjà sa mallette, sort calmement un calepin et un crayon.

— Pour quelle raison aujourd’hui? Toux carabinée, sinusite rapace ou fièvre affreuse! déclame le médecin. Le choix est pour Monsieur!

Renard lui répond que cela est sans importance, qu’il lui faut seulement une raison acceptable pour une petite maladie d’un jour, qu’il ne peut pas prendre plusieurs jours de congé, car les finances, c’est comme le bon pain chaud, ça disparaît rapidement!

Son faux billet à la main, il remercie Kevin chaleureusement. Alors qu’il s’apprête à sortir de la voiture, son principal et seul confident digne de cet honneur lui pose la question interdite :
— Pourquoi est-ce que tu n’veux pas aller travailler aujourd’hui?

Fidèle à son secret, Renard le regarde avec un grand sourire mécanique, qui lui donne l’air d’une poupée vaudou, d’une copie miniature de lui-même, et murmure :

— Comme d’habitude, c’est top secret!

Kevin a perdu espoir depuis longtemps devant l’éternel mutisme de son ami. Il a épuisé toutes ses cartes, utilisé tous les stratagèmes possibles, fait du chantage sans succès. Planté profondément sur une question sans réponse, comme un balancier de métronome, il oscille dangereusement entre la peur et l’envie.

juin 19, 2008

Protase

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Un homme est couché sur le dos. Il dort d’un sommeil inquiet, car il ne comprend pas pourquoi quelqu’un a créé ce qui se trouve à côté de lui. C’est qu’à sa gauche, sur un meuble de chevet, il y a une feuille blanche un peu froissée. Si on pouvait la retourner, on pourrait y lire :

Dans la position du mort en son cercueil qui ne l’est pas
Regarde le champ de fleurs qui se poursuit jusqu’à l’horizon
Il y aura quatre plateaux de formes diverses représentant toi
Voilà la raison qui se cache derrière un semblant de trahison

Un autre homme est aussi couché, mais celui-là sur le ventre. Sous sa tête, il y a une flaque de sang, un cercle pourpre. Au-dessus de lui, ce même sang coule tranquillement sur une surface blanche.

Ils se trouvent à différents endroits, à différents moments, mais étroitement liés.

La règle d’or

Filed under: littérature — renartleveille @ 5:03
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Il y a le vide, c’est tout. Ce vide qui accompagne chaque seconde à venir. Prêt à accueillir les espérances et les désirs. C’est un réceptacle inerte et en attente. Nous avons toujours le choix de vivre ou de mourir jusqu’à ce que l’inévitable fin arrive. Alors, c’est dans la mort que le vide reprend son vrai sens.

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